DES FAUVES

Commande possible de mon premier roman DES FAUVES édité chez Kirographaires.

Exemplaire numéroté et dédicacé par bibi.

Cliquez ci-dessous :


http://edkiro.fr/des-fauves.html

mercredi 25 mai 2011

SUR LE SOL

version audio de ce texte sur le myspace de mon groupe : http://www.myspace.com/horseseatsugar/music/songs/sur-le-sol-wma-81742624

Voici un homme ayant existé. Bonhomme écrit des notes de suicide depuis une trentaine d’années. Cet après-midi, brûle par le haut au milieu de la rue, avant que deux clochards ne l’éteignent sous leur couverture.
Ne l’éteignent, ne le sortent du coma à coups de poings dans les côtes, ne lui prennent ses pompes et ne lui sauvent la vie. C’est aussi simple que ça.
Chaque jour il empruntait l’autoroute qui traverse la Sologne. Au volant d’un utilitaire, passait son regard sur les bas côtés à la recherche de sangliers anguleux, de chevreuils ou de simples oiseaux bleus. Il se laissait doubler par les familles immatriculées dans le 63, le 15 ou le 34, scrutait l’intérieur des monospaces, goutait les silences fatigués, reniflait la tension nerveuse dans les habitacles, balançait des gestes obscènes aux adolescentes assises à l’arrière, genoux pliés sur le menton, regards déjà pénétrés d’erreurs, regards sauvages se débarrassant des troubles essentiels.
L’index et le majeur en V, il faisait jouer sa langue entre ses doigts et il fermait les yeux en prenant un air fou. Ensuite, il imaginait la réponse qu’il aurait voulu qu’elles lui donnent… La réponse idéale… Il parvenait à peine à se la représenter lui-même… Que voulait-il qu’elles fassent exactement ?... Que pouvaient-elles pour lui les gamines ?… Pas si dupes qu’on pouvait le croire, certes, mais probablement aussi connes et insensibles que papa maman… Incapables de faire preuve de bon coeur elles non plus… Que croyait-il attendre d’elles au juste ? Avant de diriger son esprit à nouveau vers le sud, de le laisser se gorger de paix chaude, il dénouait sa cravate en gémissant….
(Voici un homme ayant existé. Bonhomme écrit des notes de suicide depuis une trentaine d’années. Cet après-midi, brûle par le haut au milieu de la rue, avant que deux clochards ne l’éteignent sous leur couverture.)
Tout en braises… Etendu sur un trottoir à deux pas de chez lui… Attends une seconde il se dit… Attends une seconde… Tu vois tu n’as plus peur de la mort à présent…Un sac plastique vole autour de lui en rebondissant sur le sol de temps à autre… Grand ouvert… Gonflé lumineux… Ça c’est un bon signe il se dit… Et réfléchit aux centaines de raisons pour lesquelles il s’agit d’un bon signe…Et réfléchit aux centaines de raisons pour lesquelles il s’agit d’un bon signe…Pour lesquelles il s’agit d’un bon signe



En général, il préférait sortir de l’autoroute à Salbris et rentrer chez lui par la départementale. Parfois – de plus en plus souvent en réalité –, il faisait de précieuses découvertes sur lui-même tout en suivant une semi-remorque ou juste en respirant la moisissure sucrée des forêts. Il avait ainsi souvent acquis la conviction qu’il allait devoir démissionner de son emploi au plus vite s’il s’agissait de sauver sa peau. Une dizaine de scenarii se bousculaient dans sa tête quant à ce qu’il allait pouvoir faire après, combien d’argent serait nécessaire, combien de mois il pourrait tenir s’il déménageait pour un appartement plus petit, quelle genre de femme accepterait de subvenir à ses besoins et pour combien de temps. Il avait pensé à la mort de ses parents aussi, avait calculé le montant de l’héritage sans rejeter l’idée, la question de la vie ou de la mort lui paraissant alors mesquine comparée à la perspective de quelques années de bonheur. Sa lettre de démission n’étant toujours pas écrite, il se laissait néanmoins grignoter comme une vieille couverture en laine, jour après jour, et tout était une question d’humeur.
La plupart du temps, il se sentait bien sur la départementale. D’abord de mieux en mieux au fur et à mesure des kilomètres sur l’autoroute, et puis parfaitement bien sur la départementale. Il enclenchait un disque de rock dans le lecteur, connaissait les paroles, chantait dans le rythme et à la note juste. Ouvrait la fenêtre en arrivant dans sa ville. Laissait pendre son bracelet, son avant-bras, espérant qu’une vieille connaissance le repère, comprenne à quel point il était bien, tournait plusieurs fois autour des ronds-points pour qu’on sache qu’il était enfin lui-même, plus libre et détendu que la moyenne des hommes.


Entend des pas qui approchent….Aucune précipitation dans le rythme des talons…Le crissement du sac en nylon quand il racle le sol, le clic cloc des talons plastique..Une femme du coin…Probablement quelqu’un qu’il connait…Entend les aboiements d’un petit chien. Un yorkshire monté sur talons ? Il sourit, ferme les yeux. Attend… La douleur a quitté ses côtes. Elle mord dans son coeur maintenant. Elle mord dans son coeur maintenant. Juste à l’endroit où bat son cœur.







Son manque de courage était certainement imputable à son éducation mais qu’est-ce que cela pouvait bien lui foutre ? Il avait attendu plus de la moitié d’une vie pour se rendre compte des quelques perspectives qui lui étaient offertes, comprendre pourquoi ne lui était d’aucun réconfort. En vérité, il aurait été incapable de toucher une seule de ces adolescentes sur l’autoroute, il n’avait jamais vraiment pensé à stopper son utilitaire au milieu des deux voies, cartonner une douzaine de monospaces en retour de vacances, il n’avait pas démissionné - n’en avait parlé qu’une seule fois à un collègue, ivre au téléphone-,  il n’avait pas capitulé, ne voulait pas renoncer à tout, ne voulait pas fuir, ne voulait pas changer de nom, ne voulait pas tuer, ne voulait pas voler, ne voulait pas violer, ne voulait pas devenir fou. Alors que voulait-il au juste ?
(Voici un homme ayant existé. Bonhomme pense sérieusement au suicide depuis une trentaine d’années. Cet après-midi, brûle par le haut au milieu de la rue, avant que deux clochards ne l’éteignent sous leur couverture.
N’avait pas capitulé, ne voulait pas renoncer à tout, ne voulait pas fuir, ne voulait pas changer de nom, ne voulait pas tuer, ne voulait pas violer, ne voulait pas devenir fou.)

Elle s’approche à petits pas, toujours réguliers, la belle salope…  Il entend aussi les halètements du clébard. Aucun son de panique. Aucune bousculade. Aucun jappement de stupeur… Le sac en nylon s’est accroché à un arbre et crevé contre une branche. Et lui, n’est-il pas suffisamment gros avec ses cent quinze kilos étendus sur le trottoir ? Elle s’approche. La belle vieille tronche de salope qu’il attendait. Il la voit de biais, par le dessous, il l’aperçoit grâce à un petit espace sous son bras. C’est exactement la vielle peau usée mais luisante, les cheveux frisés qu’il espérait.  S’il s’en sort, il sait qu’il va démissionner, alors il essaie un mouvement pour plonger son regard dans le sien. Son regard douloureux de vieille salope. Il va bel et bien leur crier d’aller se faire foutre. Je ne sais pas comment vous faites pour tenir le coup il va leur dire, mais moi je n’en peux plus. Pas à ce rythme. Pas de cette façon. Pas dans ce genre d’hypocrisie généralisée. Pas dans ce monde-là. Il voit le pied de la vieille qui amorce une foulée et se pose à travers lui, tout droit à travers lui sur le trottoir, amorce une autre foulée juste à l’endroit où devrait battre son cœur, le vieux tibia abimé qui émerge de son thorax, le pied chancelant qui s’éloigne, juste à l’endroit où devrait battre son coeur, le pied qui s’éloigne encore un peu, puis disparait avec le chien dans un bruit de talons plastique. Juste à l’endroit où devrait battre son cœur.

samedi 21 mai 2011

David Wojnarowicz, Hervé Guibert, et plus laborieusement moi à l'approche des fêtes de Noël

21 décembre
Je me trouve chez mon frère pour les fêtes et je suis allongé dans la grande baignoire au milieu de la salle de bain, il est 11h 30 du matin, la baignoire dont l'émail n'est pas fêlé. J’ai horreur de prendre ma douche assis, cela me fait croire que je suis bien plus vieux que mon âge, j’ai quelques pansements sur les bras les jambes et aux coudes.

La vision m’apparaît : 501 corps allongés dans une salle des fêtes, l’un d’eux tente de s’enfuir, il est fusillé sans sommation, la balle rebondit contre les fenêtres, contre le ciel et se plante dans la neige dehors, 500 corps allongés et dévorés par les fourmis. Elles sucent d’abord à la surface, ces gigantesques fourmis, d’abord à la surface et puis dans le flou de ma vision les insectes parviennent à pénétrer l’organisme, dérèglent le sang comme un sida, avalent les cellules et recrachent d’autres cellules plus meurtrières, c’est un jeu vidéo, un Pacman, un corps se redresse comme un fantôme, attrape une serviette en coton épais, se sèche, lui aussi est fusillé sans pitié, l'echo de la balle est un feulement glacé, il retombe dans la baignoire, dans un choc, il est couché sur le côté sa langue pend, le reste de sa bouche est ficelé par une sorte de lacet de chaussure, il ne peut pas crier alors il ne crie pas, il est l'un des 499 et cette notion le rassure (il voit un grand immeuble prendre feu), l’empêche d’avoir cette envie de hurler qui pourrait rendre sa mort encore plus douloureuse et encore plus douloureuse.


22 décembre

Aujourd’hui je me rends bien compte que les images écrites hier dans la précipitation n’ont aucune valeur, humainement parlant, aucune vocation à se transmettre. Elles sont là pour alimenter ce journal, noircir le tableau de mes vacances, elles font palpiter mon ventre, elles endiguent ma faim, elles me fascinent et ne me terrorisent pas. Elles ressemblent à ces grappes de jeunes gens qui sautent dans les bus au gaz naturel en vérifiant leur coiffure. Ici, dans la ville où je me trouve, la mode est aux cheveux coupés au bol avec effet de balayage pour les garçons, bonnets et écharpes en laine assortis pour les filles. La mode est au fuyant.

Ton visage était enfoui dans les recoins obscurs de la maille, tu  avais des yeux extraordinaires, pâles et voilés, aussi tristes qu’avant, ce qui frappait c’était ta non appartenance au monde malgré tout, les formes de ta pitié, tes sourires d’approche, ton naturel, tes gestes qui rejetaient la peur en général et la côtoyaient sans grimace, sans ce dégoût qui est le propre de l’homme lourd, l’homme accablé par sa force de gravité, tout le monde faisait le malin et tu en étais désolée sans le savoir…
Les images d’hier, je m’en aperçois aujourd’hui, sont des souvenirs. Un lit de galets polis léchés par la mer dont on fait des lampes que l’on expose dans les magasins de décoration d’intérieur. Bizarrement, sans passion, on braque une lumière sur ces pierres rondes du souvenir. C’est pour cela que j’ai eu l’impression de t’apercevoir hier dans le numéro 3 en direction du centre-ville, parmi les grappes de jeunes gens qui filaient en portant des sacs en carton recyclables, évoquaient le réveillon de la Saint-Sylvestre et se plaignaient de la surveillance de leurs parents, disaient qu’ils suffoquaient, fomentaient de touchants complots, gémissaient, riaient en dépit de tout. Pourquoi les souvenirs sont-ils plus beaux que la réalité ? A demandé ma fille le 14 décembre. Je lui repassai notre film de l’été dernier en Corse et ne répondis pas.

L’homme qui se coud la bouche avec un lacet de chaussure, c’est David Wojnarowicz dans un clip trouvé sur youtube. Il scande un poème qui raconte le massacre d’un pédé à la sortie d’une salle de cinéma, il prend un fort accent new-yorkais, les aigus semblent sortir du nez tandis que les graves profonds se noient dans la gorge, fait-il tout cela exprès ? Quelle est son ambition ? Je voudrais dire : Quel est son message ? Et écrire « message » en italiques tant le mot me répugne… Je pense que je ne suis pas le seul… Qu’est-ce qui l’a poussé sur cette scène ornée d’un fin rideau de velours rouge, à gueuler tout seul dans son micro un texte que personne n’a trop envie d’entendre ? En surimpression, il y a un type qui porte les stigmates des coups, petit à petit l’homme se couvre de bandages et sa tête est propulsée en arrière, le cou à la perpendiculaire du tronc. Plus loin, David W se coud la bouche avec un lacet de chaussures, coud un morceau de pain, une pièce de 25 cents tombe dans une tasse à café remplie de sang qui gicle et éclabousse le plateau d’une table en formica. Des insectes grossièrement surdimensionnés rampent sur le corps d’un homme torse nu, il a gardé son jean Levi’s, le pédé-type, son corps est musclé, étendue dans une position de douce langueur, on ne voit pas son regard mais on le devine malade, son torse et ses bras, on dirait du velours. Il se dégage un sentiment de puissance acide.

Je me rappelle aussi avoir pompé de nombreuses tournures de phrases à Hervé Guibert. « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » est son plus beau livre et je n’ai aucune honte à le plagier. Tout juste un peu d’amertume à ne pas être aussi beau que l’auteur en couverture. Voilà, en disant cela je n’ai plus l’impression de tricher. Hier, je promenais le pommeau de douche sur mes cuisses et mes genoux quand la vision des 501 corps étendus m’est venue. Ils n’étaient pas morts et je l’ai compris tout de suite. Ils s’ennuyaient, ils n’étaient pas là pour protester, ils n’étaient pas pris en otage par une armée slave ou prisonniers d’une tempête de glace, ils s’ennuyaient voilà tout. Alors pourquoi les coups de fusil dès qu’ils tentaient de s’enfuir ? Pourquoi toutes ces fourmis qui leur rentraient par le cul et la gorge, les étouffaient mais ne les tuaient pas ?
J’ai horreur de mon corps, c’est un fait, j’exècre ma vie, la pesante banalité de mon quotidien, je ne sais pas séduire, ce matin j’ai enculé ma femme en ouvrant les yeux, à 5h17, j’ai ressenti un violent mépris à son égard en le faisant, pardonne-moi, ensuite je me suis assis  à côté d’un gigantesque sapin de noël pour écrire, il faisait tiède… A l’intérieur de la maison les meubles sont patinés, les murs sont tapissés de livres de toutes sortes, la décoration est du meilleur goût et m’incite aux souvenirs, je pense à toi mais ne dirai pas ton nom car je sais que tu me surveilles même si tu n’es pas réelle, au fond, je m’en veux d’avoir choisi de commencer ce journal. Pardonne-moi.

mardi 17 mai 2011

LES BITUMES

Et hop un nouveau titre audio en écoute dans mon "nuage de son"... Cliquez dans la colonne de gauche dans l'icône DROP BOX de Soundcloud

LES BITUMES
Je porte des chaussures Adidas en daim vert mousse, je porte un pantalon de jogging en coton bleu marine, je porte un polo blanc, je ne porte pas de bijoux, je suis rasé de quatre jours, je n'ai pas les cheveux en ordre, je pense être léger et dandy, je suis lourd, déterminé : un dingo au soleil qu’arrive pas à mettre le feu à sa cigarette avec une allumette; tu es grossière et succèdes au laideron précédent, tu es fardée, tu te déhanches nonchalamment à mon bras, tu portes un décolleté pointu, tu portes un sac à main légèrement voyant, tu vas cahin-caha sur le trottoir ; lui il ôte toujours son chapeau en ta présence, te frôle en te croisant, sa main effleure ton bras, il se retourne plusieurs fois en continuant sa route… Nous déambulons dans cette ville infecte comme au fond d'une grotte préhistorique et ses parois sont froides, nous nous apercevons au détour d'une rue que les caniveaux de la ville charrient des ossements, des ongles vernis, des animaux de toutes sortes, des morceaux de peau. Cité à l'architecture vertigineuse et terrain vague, sentiers écrasés de soleil, rues, boulevards, assortiments de foules, magasins franchisés, pourriture sacrée, vous vous demandez s'il y a un remède à tout cela, mais il n'y en a pas, vous constatez que l'espace n'est pas suffisant pour tous les réseaux de communication furieuse, c'est le moment que vous choisissez pour vous tourner vers l'écriture, il n'y a pas de remède et c'est là que tout commence,
Eux, ils foulent les bitumes

samedi 14 mai 2011

Deux vieux singes et trois narcisses

Je t’aime Albert, 
Avait dit Bukowski bien avant toi,
D’ailleurs si Bukowski était encore en vie,
Je me marierais avec lui plutôt qu’avec toi,

Si Bukowski était encore en vie,
Je le rejoindrais dans sa maison de San Pedro, Californie,
Je lui demanderais sa main,
Sa main qu’il avait petite et douce et souple à ce qu’il prétendait,

Si Bukowski était encore en vie,
Je m’agenouillerais entre ses cuisses de varices striées,
Je lui ferais ce qu’il convient de faire à un vieux dégueulasse,
Puis je l’essuierais,
Je le reculotterais,
Je peignerais ses vieux cheveux tout gras,
Je moucherais son nez infecté,
Je rangerais les papiers jonchés à terre,
Tous les poèmes de plus en plus petits, je les classerais,
Je ferais couler un bain tiède, 
Je le laverais,
Je baignerais sa peau usée, 
Je l’épongerais,
Je le torcherais comme un nourrisson,
Je l’habillerais en vêtements du dimanche,

Si Bukowski était encore en vie,
Je l’emmènerais aux confins de la ville,
Je le déposerais en terre dans le vieux cimetière qui surplombe la mer,
Je regarderais son visage une dernière fois,
Son visage de corbeau,
Son visage malheureux, impassible, serein,
Son visage retrouvé,

Si Bukowski était encore en vie,

Puis je repartirai main dans la main avec moi-même,
Ensuite je cueillerai trois narcisses,
Un pour moi,
Un pour l’âme du vieux salopard,
Un autre pour le vent,

Enfin, 
Prenant conscience de la puissance de la vie, 
Je commencerai à penser à ma mort.

mercredi 11 mai 2011

Besoin surnaturel de rester debout et de se faire mal

Les villes de taille moyenne de nos jours ressemblent de plus en plus à des abattoirs, pour peu que vous sortiez des rues pavées et rejoignez la ceinture des boulevards extérieurs. Le samedi soir des sirènes d’ambulances et des silhouettes bourrées à tous les trottoirs, d’effarants êtres humains aux cadences hachées traversent la rue sans raison, viennent heurter les panneaux de signalisation. Des filles dépensent le salaire du mois en un soir. De grands albinos s’étendent sur des matelas alignés d’urgence dans les gymnases. Si vous rejoignez la ceinture des boulevards extérieurs, vous verrez ce que cela me fait de vivre dans cette ville. La marchande au bureau de tabac me racontait hier qu’elle n’avait jamais ressenti une telle ivrognerie dans l’air, ce besoin surnaturel de rester debout et de se faire mal. Elle me disait : « les gens fument de plus en plus. Le paquet de cigarettes ne passe pas l’heure du thé désormais. Vous les voyez qui palpent leurs poches à la recherche d’un billet plié, ils font et refont toutes les coutures de leur pantalon avant de s’apercevoir qu’ils n’ont pas assez, alors ils traversent et filent jusqu’au distributeur. Parfois la machine leur crache trois billets telle une merde au cul d’un anorexique et ils reviennent et prennent cinq paquets d’un coup en affirmant que ça fera la semaine. Plus un verre de Ricard. »
Quand elle a fini sa complainte hier, j’ai rangé mon paquet de JPS à l’arrière de mon jean et suis rentré chez moi. J’aurais donné cher pour pouvoir m’endormir paisiblement au milieu des sirènes de pompiers qui zébraient le noir silencieux. Vers 21 h je me suis levé d’un bond et je suis sorti boire.

Les chevaux linéaires du temps

Les chevaux linéaires du temps sera probablement le titre de mon premier et dernier roman inachevé.
En attendant, je vais écrire un poème qui racontera comment je vais bientôt mourir.

Pile ce sera leucémie : Couleur Jaune, l’héroïne de mon roman, est une élève de terminale déscolarisée en cours d’année à la suite d’examens sanguins catastrophiques. La voici en chambre stérile. Quand les amis et la famille viennent lui rendre visite ils chaussent des patins et enfilent un masque. Elle ne les reconnaît plus.
Face ce sera Couleur Grise, le sida qui s’insinue dans toutes les conversations au lycée depuis que deux garçons ont été testés positifs fin janvier. L’action se passe au milieu des bourrasques de neige, tout le monde se gèle les pieds et glisse dans les escaliers, tout le monde déambule dans les rues les poings au fond des poches, le front pâle d’inquiétude.

Les chevaux linéaires du temps sera sûrement le titre de mon premier et dernier roman inachevé.

Hier ma femme s'est accrochée à mon bras après qu'on a fait l'amour :
- Alors... et ces idées moroses, t'en es où ?
- Je contrôle…
- En tous cas tu dors mieux … Comment ça se fait ?
- Peut-être parce qu’on baise plus. Et mieux.
- Oui… Ou alors ce sont les médicaments qu’ils te donnent…

J’aurais voulu lui parler des chevaux linéaires du temps, mince à chaque fois que je ferme les yeux j’ai cette image de ces deux chevaux marron et ventrus qui courent sans élégance vers moi en chassant les mouches avec leur queue. Sur le bureau l’ordinateur marquait 2h47. Il était 23h00 en réalité. A l’étage notre fille dormait, chaud-froid sur sa douleur future, ses lèvres naufragées, ses yeux gais.


L’ordinateur indiquait 2h47. Il était 23h00 en réalité.
A l’hôpital ils promenaient Couleur Jaune dans un chariot de réanimation métallique sur lequel ils avaient suspendu une cloche antibactérienne. Les couloirs se vidaient à cette heure-ci. Des silhouettes gonflaient et se dégonflaient dans le prisme des lumières aux néons. Elles s’approchèrent de Couleur Jaune et puis reculèrent d’un bond en apercevant sa figure tordue de leucémique.

Nous on avait déjà parcouru quelques bons milliers de kilomètres dans les bois sans orée de notre existence conforme.
Ma femme s’accrocha à mon bras :
-Tu crois que ça va aller ?
-Oui, t’en fais pas…
-Tout est sous contrôle, t’es sûr ?
-Bon je ne te cache pas qu’il risque d’y avoir quelques ajustements… Quelques mesures à prendre… Mais somme toute…
-Oui, et puis tu as toujours tes médicaments…
-C’est vrai, tu as raison… Je pourrai forcer un peu la dose si besoin.

Les bourrasques de neige redoublaient de vigueur, giflaient les buissons et tordaient les poteaux télégraphiques.

Les deux lycéens réagissaient mal à la trithérapie. Tim, le plus jeune, s'était battu avec son père dans l’après-midi pour une histoire de Corn-flakes renversés sur le carrelage. Il prenait son petit-déjeuner à 15h, c’est ce qui avait mis Poppy hors de lui.

En fermant les yeux j’ai vu les deux chevaux marron surgir à flanc de colline et courir vers moi, le buste légèrement décalé par rapport aux jambes, leurs sabots crissant sur le givre. J’ai ramassé deux touffes d’herbe gelée et j'ai gambergé.



Elle a passé ses doigts dans mes cheveux, passé ses doigts sur les tendons de ma nuque.
Elle a passé ses doigts le long de mes vertèbres en massant plus vigoureusement.
J’avais les yeux grands ouverts. Je ne me rappelle pas à quoi je pensais.

Depuis une semaine, mon système digestif ne traitait presque plus les aliments. Je restais une bonne partie de mes journées aux chiottes. La nourriture s’expulsait intacte sur l’émail au milieu d’un liquide blanc, quasiment transparent, qui ressemblait à de la bave.
Pendant ce temps elle préparait les piluliers en écoutant de la musique. Elle regardait les flacons à la lumière pour s’assurer du dosage. Elle alignait les petites gélules sur la table de la cuisine, découpait ce qu’il y avait  à découper, regroupait les pilules par demi-journée et répartissait le tout dans un boîtier bleu qu’elle avait soigneusement rincé auparavant.

J’ai chié pendant que je dormais. A mon réveil j’ai dû me mettre à hurler. Elle n’a pu réprimer un sursaut d’effroi en entrant dans la chambre. Les draps étaient maculés de cercles de merde blanche et de sang mélangés. J’ai vu son mouvement de recul. Et puis son visage s’est adouci, elle a passé les doigts le long de mon dos en appuyant sur les vertèbres, ma rotule a craqué, elle m’a suggéré de me rendormir. Je lui ai demandé si c’était normal, tout ce sang, elle m’a répondu que oui, certainement, vu que mon corps se défendait moins bien qu’avant.

En refermant les yeux je l’ai vu, elle, auprès des deux chevaux marron et ventrus. Ils s’étaient installés dans une clairière au milieu des fougères. Elle leur flattait le museau et ils la regardaient tristement. On entendait la neige arriver, on pouvait la sentir dans le vent. Elle eut un frisson qui affola les chevaux.